Et tu seras toi, mon fils!
Un jour j'ai renoncé à ma masculinité. Ca n'est pas venu d'un seul coup. C'est venu plus insidieusement, plus sournoisement.
D'abord dans la cour d'école. Une énième cour, un énième déménagement, toujours les mêmes murs, les mêmes horizons et les mêmes protagonistes. Ces garçonnets qui jouent au foot, qui courent dans tous les sens, qui frappent, cognent et inventent des jeux stupides. Je les regarde attentivement et déjà je renonce un peu. Je ne veux pas être comme eux, à courrir après un ballon pendant des heures. Cela ne m'interesse pas. Je veux bien jouer, prendre des risques en étant aussi casse-cou qu'eux, mais à ma façon. Je ne veux pas être celui qui coure le plus vite dans la cours d'école. Je veux être celui qui aura remarqué les détails sur le bord du chemin et qui aura su les intégrer et les transformer en matières pour d'autres futurs jeux possibles.
Puis les années collèges et lycées sont arrivées. J'ai renoncé un peu plus en refusant de jouer le jeux du garçon qui étale sa soi-disant vie sexuelle épanouie. Je garde les détails pour moi. Me vanter pour jouer au garçon ne m'interesse pas. Le mystère est bien plus riche à mes yeux. Je ne me jette pas dans les bars, comme ils font tous, pour fêter leur majorité. J'ai 18 ans et qyu'est-ce que ça change? Je ne suis pas libre pour autant. Je m'astreints à ne surtout pas adopter leurs codes. Etre dans cette exagération adolescente masculine m'ennuie. Après, quoi?
Vient le temps des études, de l'armée, du service militaire. Il faut jouer bien souvent des coudes, écraser son voisin, ne pas flancher, rester droit. J'apprends à mes dépends que ce moule n'est pas fait pour moi. Trop tard, je suis piégé.
Je dois utiliser un fusil, tirer et mettre dans la cible. Soit. J'apprendrai et je réussirai, à ma façon. Sans mettre en avant ma performance, sans mettre en avant la force physique qui me pousse malgré tout parfois. Je ne tiens pas les conversations masculines habituelles de réfectoire, d'officiers. Je sens bien que l'on me regarde avec de grands yeux d'étonnement au mieux, suspicieux au pire, mais je m'en moque.
Je renonce à la compétition du plus gros muscle parce que ma force ne réside pas là dedans. Les dindes de la gym peuvent continuer de pérorer!
Je renonce à être ce garçon que l'on veut que je sois. Je suis une salle tête de con et je le revendique. C'est ce qui m'a aidé à tenir la distance lorsque je changeai d'endroits, de lieu, d'amis.
Ca n'est ni une fierté, ni une honte. C'est.
Avec le temps, j'ai pu reconquérir certains pans de cet homme auquel je ne comprenais rien. Je cisèle encore aujourd'hui les contours de l'ensemble pour en faire une pièce solide et la plus honnête possible.
Ce même travail existe-t-il ailleurs, chez d'autres?

@ : Je hais les carcans, tu n'imagines pas à quel point! Pour les avoir trop subi depuis ma naissance!!
@ Terence : mais etre "masculin hétéro" enfant et y renoncer, c'est renoncer à la norme, non? Et essayer de trouver une autre voie aussi virile reste une piste interessante à mes yeux. :)
Rédigé par: Enguerrand | le 04 mai 2008 à 19h28
Je partage l'avis de Buel. On peut être masculin et pédé. J'aurais écrit "Un jour j'ai renoncé à la norme".
Tout le monde doit se construire mais c'est moins facile quand on sort des rails. En même temps je préfère penser que cela peut être une chance parce que un avenir hétéro tout tracé me file aussi des angoisses.
C'est le cadre du service militaire qui me préoccupait le plus dans mon parcours. Ca s'est très bien passé, merci mais ça confirme que les univers strictement masculins sont pesants.
Rédigé par: Terence | le 04 mai 2008 à 14h09
D'abord le "tu seras toi mon fils" me ramène au "tu seras un homme mon fils" de Kipling que je déteste. Comment un enfant peut-il s'épanouir avec un tel carcan.
Ensuite, je me reconnais un peu dans ce portrait. Avec les autres mais différent et tenant à préserver ces différences. Ne pas rentrer dans lE moule !
Rédigé par: MarcelD | le 04 mai 2008 à 11h29
@ Chevalier Fabien ; je devais être inspiré, il faut croire...Merci.
@ L'Elephant : "Exister en plus de vivre"...J'aime bien ça!! Merci à toi.
@ Buel : En quoi te dérange-t-elle? :)
Rédigé par: Enguerrand | le 04 mai 2008 à 10h14
La première phrase, je ne sais pas pourquoi, mais elle me gêne... je vais y reflechir.
Joli billet, ou je pense que l'on se retrouve tous un peu dedans. Moi en tous les cas !
Ca me rappelle ou l'on ma gentillement offert une mutation, parce que mon "homosexualité" devenait gênante pour certains...
Rédigé par: buel | le 01 mai 2008 à 11h12
Je pense que ce travail existe chez beaucoup, de quelque horizon qu'ils viennent d'ailleurs et quel que soit leurs genres et orientations sensuelles. Vivre le présent, en s'autorisant l'avenir, sans écrouler son passé pour parvenir finalement à ce qui nous semble essentiel. Exister en plus de vivre, être et ne pas seulement respirer. Et de temps en temps faire la fête, simplement pour oublier... "si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie/ et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir/ ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties/ sans un geste et sans un soupir..." tu sembles bien connaître la suite.
Rédigé par: l'Elephant | le 30 avril 2008 à 09h19
Quelle claque je reçois là! Je n'avais qu'une envie en te lisant , connaître la suite , les mots d'après , apprendre à connaître ce jeune héros que tu décris là, toi :"et alors il est devenu quoi ce garçon, dites le moi vite Monsieur l'auteur"! Quelle aisance dans ton phrasé. Quelle vérités pudiques tu retranscris là! Vous ne seriez pas mon mari je n'en serai pas moins conquis . Waooo assurément une de tes plus belles notes ..mais c'est quand qu'on te publie toi??
Rédigé par: chevalier Fabien | le 29 avril 2008 à 22h24